GRAND REPORTAGE : KPAYENDIGA, LE TERREAU D’UNE MISÈRE DÉSHUMANISANTE

La misère est sans doute le dénominateur commun des Togolais. C’est une lapalissade. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, le quotidien des populations, dans leur grande majorité rime avec une paupérisation avancée et aiguë. Certains endroits du pays manquent malheureusement de tout, même du minimum social comme l’eau, l’électricité, les centres de santé, etc. La région des Savanes reste la plus sinistrée. Les différents rapports provenant aussi bien des organismes internationaux que locaux l’attestent. Si cette région est réputée la plus pauvre du pays, la misère est plus effroyable et déshumanisante dans certaines de ses localités. Kpayendiga, un village de la préfecture de Kpendjal, situé à 90 kilomètres de Dapaong, chef-lieu de cette région, est une preuve vivante du drame humain qui sévit dans ces recoins du Togo. Les centaines de personnes qui vivent dans cette localité sont confrontées à l’épineux problème de manque d’eau potable. Les populations sont obligées de « s’abreuver » dans  le fleuve Oti qui traverse le village. Les animaux, surtout les bœufs en ont fait leur breuvage. Cette eau « polluée » dont la population se sert, est source de maladies mais, le milieu ne dispose guère de centre de santé, encore que les futurs « potentiels » médecins étudient dans des conditions exécrables. Les populations de Kpayendiga vivent au quotidien avec un sentiment d’abandon de la part des gouvernants qu’ils ne voient que lors des périodes électorales. Outre les problèmes d’ordre existentiel, les populations de cette localité sont aussi confrontées aux affres de la transhumance.

Kpayendiga : descente dans « un enfer » sur terre

Visiter Kpayendiga est une véritable expérience, un calvaire, mieux encore un chemin de croix. A 90 km de Dapaong, ce village se trouve au bout d’une route aussi poussiéreuse qu’accidentée. Déjà à l’entrée du village, la misère se lit sur les visages. Il y manque de tout, et que l’on soit, vieux comme jeune, homme ou femme, vivoter reste le maître-mot.

Petit village de la préfecture de Kpendjal, Kpayendiga tire ce nom d’un « unique » rônier se trouvant dans la localité, selon les témoignages. Tout comme dans la majorité des villages environnants, l’agriculture est l’activité principale que pratiquent les habitants. Le maïs, le mil, le sorgho, le soja, le coton, sont, entre autres produits cultivés. Au-delà des travaux agrestes, les populations pratiquent également des activités pastorales. La plupart des familles disposent d’un troupeau de bœufs, souvent laissé à la charge des peuls. C’est d’ailleurs la première source de revenus des ménages. On y élève aussi les volailles.

En termes d’infrastructures, le constat est renversant : la localité ne dispose que d’une école primaire qui est dans un état de décrépitude avancée. Il y a encore quelques mois, les élèves s’asseyaient par terre pour étudier. Des images montrant ces élèves, futures élites du pays dans  cette situation ont d’ailleurs fait le tour des réseaux sociaux et ont suscité colère indignation. Il était inimaginable que 57 ans après les indépendances, les gouvernants ne soient pas en mesure d’assurer le droit à l’éducation à tous les citoyens quelle que soit la zone de résidence. Cette situation s’est entre-temps atténuée grâce à un don de tables-bancs offert par l’Ong IT-Village à l’Ecole primaire publique de Kpayendiga. La Direction régionale de l’éducation de la région des Savanes a-t-elle aussi emboité le pas à l’Ong, en dotant l’école de tables-bancs mais cela n’a pas suffi pour combler les attentes. « Il nous manque toujours des tables-bancs. Nous tenons à remercier tout de même IT- Village pour son geste ô combien salvateur mais aussi la Direction régionale de l’éducation. C’est un bon début et nous pensons que d’autres équipements viendront dans le futur », se réjouit une institutrice de l’école.

A côté de l’école se trouve le marché du village. Il est composé de quelques hangars faits à la sauvette. Ils servent de toits pour les marchandises. Ce petit marché est une véritable plaque tournante des affaires dans le milieu. Des clients y viennent de divers horizons, notamment du Bénin, qui se trouve à quelques kilomètres du village. Des camions défilent pour « ramasser » des sacs de céréales de tout genre.

Comme on devrait s’y attendre, le village ne dispose pas d’électricité ni d’unités de soins périphériques. « Nous sommes confrontés à plusieurs problèmes ici. Tout d’abord, pour venir chez nous, c’est tout un problème. Une fois que vous quittez la route goudronnée, vous n’aurez plus le courage de continuer. Pourtant les camions y passent régulièrement pour venir se ravitailler en vivres. L’on peut tomber malade à n’importe quel moment, mais ici, nous ne disposons pas de centre santé. Si le cas d’un malade s’aggrave, nous le conduisons  à Borgou, à 30 km de Kpayendiga. Nos femmes, nos mamans et nos sœurs continuent d’accoucher à la maison avec tous les risques possibles. Et pour l’eau, n’en parlons même pas », relate un jeune du village.
Et si l’Oti ne traversait pas le village ?

            C’est bien vrai que les confins du Togo sont confrontés à un manque crucial d’eau potable. Mais, il est  difficile, extrêmement difficile de se rendre à l’évidence du drame quotidien que vivent les populations de Kpayendiga. Le fleuve Oti reste et demeure la source d’eau principale du village. La rive principale se retrouve à 5 km des concessions. Pour y parvenir, les populations mettent sur les charrettes conduites par des ânes, des bidons jaunes de 25 litres afin de revenir avec de l’eau, qui est tout sauf potable. Ce cours d’eau est visiblement la chose la plus importante du village. Invraisemblable ! Et pour cause, cette eau, qui sert d’eau de boisson, et pour les autres activités ménagères a une couleur jaunâtre. Les bonnes dames et les enfants font la lessive dans le cours d’eau, se douchent dedans etc.  Pire, les troupeaux de bœufs, de retour du pâturage, passent un bon moment dans le fleuve pour s’abreuver.

L’eau de boisson une fois ramenée à la maison ne fait l’objet d’aucun traitement particulier. Servie aux visiteurs, elle est tout simplement imbuvable. « Souvent ceux qui viennent chez nous sont réticents à consommer cette eau. Malheureusement, c’est seulement ça que nous avons. Une fois puisée dans l’Oti, nous la laissons seulement au repos pour quelque temps, puis c’est bon à consommer. Nous sommes exposés à toutes sortes de maladies, des plus banales aux plus dangereuses. Mais nous sommes condamnés à l’utiliser. C’est triste que le gouvernement n’ait daigné nous faire un projet d’adduction d’eau potable pour nous soulager », regrette M. Komabaté, agriculteur dans le village.

Lors de notre visite dans le village, un fait nous a particulièrement marqués. Il s’agit d’un petit garçon de sept ans environ, que nous avions rencontré sur un sentier. Il tenait un petit bidon contenant de l’eau « naturelle » du milieu. L’eau de consommation qui généralement est incolore, est pourtant jaune chez le petit garçon.  Jusque là, rien d’anormal puisque c’est cette eau que tout le monde consomme dans le village. Mais, nous lui avions remis de l’eau minérale « Vitale » afin de voir sa réaction. Surpris, il nous a confié qu’il n’a jamais bu une eau de cette couleur là. C’était simplement incroyable.

L’eau,  réputée source de vie, est à l’origine de plusieurs maladies dans la localité. Encore plus scandaleux, les bêtes et les Hommes boivent cette même eau. D’ailleurs on se demande ce que serait ce village sans ce fleuve. Un désastre sûrement. Mais, les populations appellent au secours, surtout à l’endroit du gouvernement. « Un village comme le nôtre avec l’Oti comme seule source d’eau, c’est grave. Il n’y a jamais eu d’eau potable chez nous. Dieu seul sait comment nous faisons pour survivre. Mais il est encore possible que les bonnes volontés et surtout l’Etat nous viennent en aide. Nous avions plusieurs fois posé cette doléance mais, tout porte à croire qu’on nous néglige. L’eau que nous utilisons n’est pas agréable à boire. Mais nous n’avons pas le choix», lance le chef du village.

La transhumance, l’autre fléau

Les populations de Kpayendiga ne sont pas épargnées par les multiples problèmes liés à la transhumance.  Régulièrement, les peuls amènent leurs bétails qui prennent d’assaut les cultures. Ils dévastent sans retenue des parcelles difficilement aménagées  par les agriculteurs. Cette situation crée des tensions entre les populations et les peuls. Les peuls, souvent violents, agressent sans vergogne les cultivateurs dont les cultures sont ravagées par les troupeaux. « C’est dramatique, ce que nous vivons par rapport au problème de la transhumance. Les peuls amènent leurs bœufs dévaster nos cultures et nous n’arrivons pas à les maîtriser. Si vous voulez les mettre devant leurs responsabilités, ils sortent des armes blanches pour vous menacer. Nous avons aussi des troupeaux. Mais il faut que les autorités prennent au sérieux cette affaire, car nous en sommes victimes régulièrement », souhaite un natif du milieu.

Outre ce problème de transhumance, les cultivateurs sont confrontés à un manque d’intrants agricoles. Cette  zone réputée pour être un grenier agricole n’a malheureusement pas accès aux engrais pour favoriser le développement de son agriculture. Néanmoins, certains agriculteurs avec le peu de moyens dont ils disposent s’en sortent.

Kpayendiga, tout comme les autres villages de la région des Savanes, vit une situation déplorable. Une situation qui pousse les populations de ces contrées à ne pas se sentir comme des Togolais à part entière, jouissant des mêmes droits que leurs compatriotes des autres milieux du pays. Plus alarmant, le problème lié à l’eau potable. C’est inconcevable qu’en 2017, les humains et les animaux s’approvisionnent en eau à la même source. Mais, peut-être que ce village sortira sous peu de cette misère indescriptible, puisque l’Ong IT-Village prévoit un vaste projet de ferme agricole avec l’installation des forages dans le milieu. Un bon début, mais l’Etat doit assumer ses responsabilités en  offrant un mieux-être à ses gouvernés.

Shalom Ametokpo
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