TOGO : RÉCONCILIATION NATIONALE…AU-DELÀ DE LA RÉPARATION, FAITES LES REFORMES !

Difficile, voire impossible de croire  en la réconciliation nationale sans des réformes politiques profondes au Togo. La réparation des préjudices causés aux victimes aussi grande ou symbolique qu’elle puisse être ne pourrait garantir la non répétition des violences politiques. « Je vis le cœur meurtri et  l’âme volée depuis avril 2005. 

Mon brave fils a été sauvagement assassiné. Il était juste sorti nous faire des achats », geint très souvent de raconter, dans son cabaret de Sodabi à Nyékonakpoè,  un quartier de Lomé,  la maman de Kokou,  quand ces fidèles clients, les zémidjan, conducteurs de taxi-moto débattent  avec volupté de l’actualité politique du pays.  Des débats avec une bonne dose de désinformation.  Ce n’est pas le plus important.  Cette épigramme de Kokou-non (la mère de Kokou) illustre certainement les requiem que chantent des milliers de Togolais victimes de drames politiques.   Et d’ailleurs, les chiffres de la Commission vérité, justice et réconciliation mise en place en 2009 par l’Etat togolais pour traiter des violences de l’histoire politiques du Togo de 1958 à 2005 le confirment. Le diplomate et  évêque catholique Nicodème Barrigah qui a dirigé cette commission doit encore avoir ses sommeils troublés par de monstrueuses confessions. Au total, 22.415

 victimes recensées. Notez bien : les évènements de 2005 totalisent à eux  seuls 7075 victimes. Série drame interdite au moins de 12 ans ! Il y a  douze ans, Faure  Gnassingbé arrivait au pouvoir, non  arrachait le pouvoir. « De cette ville d’Atapkamè, je tiens à proclamer haut et fort, plus jamais ça sur la terre de nos aïeux, plus jamais de vagues d’attentats, de troubles et de violences insensées, de vandalisme et de dégradation d’édifices publics. (…) Plus jamais de gratuites pertes de vies humaines «  déclare-t-il devant plus de6.000 personnes au stade municipal de ladite ville en juillet 2007. Sans doute, un aveu de culpabilité.

Des drames sociopolitiques à la réconciliation, l’espoir est annoncé. Faure Gnassingbé, deux ans après son discours de « plus jamais » et au nom de sa politique de rupture clamée haut  et  fort met  en place la Commission Vérité Justice et Réconciliation. Au terme des travaux, la commission formule 68 recommandations  dont  des  réformes  politiques et la réparation des victimes.  Les réformes politiques inscrites à l’Accord politique global d’août 2006 et confirmées dans les recommandations de la  Cvjr en 2012  semblent être un serpent de mer pour le régime de Lomé 2 et la classe politique de l’opposition togolaise. On va de cadre en cadre, de commission en commission, mais toujours rien de concret. Le pouvoir et l’opposition naviguent à vue. Le peuple se désaffectionne des questions politiques. La presse révèle incessamment de gros scandales financiers. L’impunité s’institutionnalise au sommet de l’Etat. La grogne sociale, la cerise sur le gâteau. Mon pays va mal, très mal.

C’est dans ce mélange de sentiment de désespoir et d’amertume renchéri par la misère haute gamme qu’on reprend  au peuple affamé le refrain  des beaux discours de la réconciliation nationale, des discours  qui ne se limitent  qu’à l’expression de la bonne volonté.

« Le Hcrrun au lendemain de sa prise de fonction est allé vers les populations pour s’atteler aux cas urgents, œuvrer à apaiser les cœurs et panser les plaies des victimes en état de vulnérabilité. (…) le Hcrrun émet le vœu que les victimes trouvent dans les réparations qu’elles recevront la foi, la force et les motifs nécessaires pour reprendre leurs places dans la communauté nationale et apporter leur part à l’émergence d’un pays apaisé et en construction réconciliatrice», lit-on dans le discours de Awa Nana Daboya la Présidente du Hcrrun en charge de la réparation. Eh oui, le processus de réconciliation nationale confié au Hcrrun entre dans une nouvelle phase depuis ce 24 mars 2017. Enfin, l’Etat Togolais a pu mettre  dans la cagnotte du Haut-Commissariat, 2 milliards de F Cfa, pour s’occuper de 2475 victimes dont les préjudices s’élèvent à moins de un million… 126 cas urgents jugés vulnérables seront pris en charge. Fier comme Artaban, le premier ministre Togolais Sélom Klassou dont le devoir gouvernemental est encrassé, a procédé au lancement officiellement le vendredi 24 mars 2017.

Ceci répond à la recommandation 34 de la Cvjr qui définit que sont bénéficiaires du programme de réparations : Toute personne, quelle que soit sa nationalité, qui a subi un préjudice du fait des violences à caractère politique, de violations graves des droits de l’homme, commises durant la période allant de 1958 à 2005.

Ces victimes sont notamment des personnes  préalablement enregistrées par la Cvjr et ayant subi un préjudice notamment une atteinte à leur intégrité physique ou mentale, une souffrance morale, une perte matérielle ou une atteinte grave à leurs droits fondamentaux, en raison d’actes ou d’omissions  constituant des violences graves des droits de l’homme.

Arrêt sur images :exactions des Ablodé sodja, des opposants jetés en prison, assassinat de Syslvanus Olympio, les miliciens d’Adéwui, d’Atakpamé, les Ekpémog de Bè-Nyékonakpoe-Kodjoviakopé, les assassinats du Fréau jardin, les milliers de morts de 2005, des maisons détruites, la discrimination et le culte du régionalisme, du tribalisme, de l’’ethnocentrisme dans l’administration publique, une minorité qui s’accapare les richesses du pays…
Tout cela mérite naturellement une réparation, un geste symbolique mais de grâce allez au-delà des gestes symboliques si vraiment la réconciliation nationale et la garantie de la non répétition sont les objectifs visés.

Nicholas Machiavel avertissait le Prince sur  la nécessité pour un gouvernant d’être en bon terme  avec son peuple en écrivant : « un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie (…) Gouverner, c’est mettre vos sujets hors d’état de vous nuire et même d’y penser.” Et là au Togo, tout se réunit à petit coup pour mettre le peuple dans les conditions normales de nuire au Prince.

Au regard des crises sociales répétées qui ont conduit à des manifestations violentes réprimées par les forces de l’ordre (un mort), vu l’arsenal militaire sorti au cours de ces manifestations, à entendre les cris d’indignation des leaders politiques de l’opposition qui appellent le peuple à une remobilisation, il est normal sans calcul prophétique de conclure que rien ne rassure de la non répétition des drames politiques au Togo avec projection sur les législatives de 2018 et la présidentielle de 2020. Chose qu’aucun citoyen Togolais de tout bord politique confondu ne pourrait souhaiter pour la terre de nos aïeux.

La démarche adoptée par Faure Gnassingbé et son gouvernement dans  le contexte de la  réconciliation nationale au Togo, en jouant au chat et à la souris sur la question des réformes politiques fondamentales,  semble réduire à de onctueux discours et l’indemnisation des victimes. La fracture sociale et sociétale au Togo est principalement imputable aux politiques. Elle fait donc partie des causes profondes qui entravent l’évolution de ce pays vers son idéal d’un seul peuple, un seul territoire et une Nation.

Mais qu’est-ce qui empêcherait Faure Gnassingbé de faire faire très rapidement les réformes,  quand on sait que  le 3 avril 2012, en recevant le rapport de la Cvjr, il a souligné que : « le processus enclenché n’a de réelle chance d’atteindre l’objectif d’apaisement, de réconciliation et de paix que s’il s’accompagne de réformes institutionnelles et sécuritaires renforçant les garanties de non-répétition des violences, des atteintes aux droits de l’homme du passé, à l’intégrité physique et à la dignité des personnes».
En tout cas, Faure Gnassingbé est en train de réfléchir sur la question des réformes politiques. Il l’a avoué en Allemagne en juin 2016. En attendant, on distribue quelques billets de Cfa aux victimes les plus vulnérables.
Dany Ayida, expert Togolais en gouvernance  démocratique  à National Democratic Institut  exprime avec acerbité son opinion  sur la question en estimant que ce n’est pas seulement en donnant de l’argent à des victimes de violations que l’on crée nécessairement les conditions pour la réconciliation nationale.  Pour lui, faute de changement de fond dans le système politique en place, les mêmes causes continueront à produire les mêmes effets. En procédant comme il le fait, en l’absence d’un commencement de réformes politiques, le Hcrrun vient de consacrer son échec.
Ne nous-leurrons pas ! La question de la réconciliation nationale est éminemment politique et intimement liée aux réformes d’ordre politique qui protègent l’avenir. Au cas échéant, c’est une farce, une comédie de plus comme sous  Gnassingbé, le père.

Nous sommes le 3 mai 1967, 19 jours après l’accession d’Etienne Eyadema Gnassingbé au pouvoir. Une ordonnance annonce dans son article premier que : « le gouvernement est habilité à prendre toutes  mesures tendant à réaliser la réconciliation nationale ». Cette politique de réconciliation devient l’objectif principal du régime. Le  13 mai de la même année, un décret interdit tous les partis politiques existants et tous les regroupements qui leur sont affiliés. Raison évoquée : réconciliation et unité nationale. 50 ans après, on est encore là à débattre  de la réconciliation nationale, cette fois-ci sous le fils.
C’est une évidence. La réconciliation s’impose à tous les échelons de notre société au regard des animosités qui ont déstructuré nos communautés et éprouvé  notre vivre-ensemble depuis 1958. La vérité, le pardon, la réconciliation sont l’âme de l’avenir du Togo. Desmond Mpilo Tutu, l’évêque anglican Sud-Africain qui a présidé la commission de réconciliation nationale dans son pays répétait incessamment  » Celui qui pardonne prend un nouveau départ… et par la grâce de son pardon, l’autre se redresse dignement pour prendre lui aussi un nouveau départ… En pardonnant, on montre qu’on croit à l’avenir d’une relation et à la capacité de changement de celui qui a fait un faux pas.  »  Il nous faut prendre un nouveau départ, un nouveau départ qui rassure l’avenir, un avenir décidé et accepté de tous. Un avenir garanti par la non répétition, un avenir politique écrit noir sur blanc. Cet avenir s’appelle les REFORMES…mieux un nouveau contrat social.

Sur l’essence de ce nouveau départ l’auteur de ces lignes paraphrase l’ancien chef d’Etat français  maréchal Pétain en ces termes : ce nouveau départ retenez, reposera sur l’idée nécessaire de l’égalité des chances données à tous les Togolais de prouver leur aptitude à servir. Seuls le travail et le talent deviendront le fondement de la hiérarchie du pays. Aucun préjugé défavorable n’atteindra un Togolais du fait de ses origines sociales à la seule condition qu’il s’intègre dans la France nouvelle et qu’il lui apporte un concours sans réserve. On ne peut faire disparaître la, lutte des classes, fatale à la nation, qu’en faisant disparaître les causes qui ont formé ces classes, qui les ont dressées les unes contre les autres. Ainsi renaîtront les élites véritables que le noir  passé  politique du pays a mis des années à détruire et qui constitueront les cadres nécessaires au développement du bien-être et de la dignité de tous.

En plus un aspect négligé du processus de réconciliation est celui de la vérité et les excuses des coupables de violences plutôt que leur châtiment. La plupart de ceux qui se sont présentés n’ont pas montré suffisamment de remords ni de regret véritable pour ce qu’ils ont fait.

Sans l’expression sincère de remords de la part des bourreaux ou des présumés auteurs, cela apparaît comme des concepts vides : on ne voit pas réellement la confession ; le remords et le pardon se concrétisent à travers une forme quelconque de réparation individuelle et d’engagement des auteurs de violences à racheter leurs actions passées.

On se demande d’ailleurs à quand le discours d’excuses du Chef de l’Etat Faure Gnassingbé à la toute la nation togolaise. Car la Cvjr dans sa recommandation 40 stipule que ; « le Président de la République, en sa double qualité de Chef de l’Etat et de Chef suprême des armées, présente des excuses officielles et solennelles, au nom du peuple togolais tout entier et des Forces armées togolaises (FAT), à toutes les victimes des violences à caractère politique, des violations graves des droits de l’homme et autres violations. Ces excuses seront à la fois publiques, par le biais d’un message à la nation au cours duquel les noms de certaines victimes pourront être cités, et individuelles, par des lettres adressées à chaque victime prise en compte dans la base de données de la Cvjr.

Ces excuses publiques auront le double sens de la reconnaissance par l’Etat de ses erreurs et de l’engagement solennel à la non répétition de tels actes ».
Il faut absolument résoudre la question de la garantie de non répétition, résultat escompté dans un processus de réconciliation réussie, par des réformes politiques profondes.

Eli GOKA-ADOKANU
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