INTERVIEW EXCLUSIVE/PROF AIMÉ GOGUÉ : "NOUS SOMMES CEPENDANT CONSCIENTS D’UN RISQUE QUANT A L’ISSUE DE LA CRISE, LE RISQUE D’UNE IMPLOSION SOCIALE QUE PERSONNE NE SOUHAITE A L’HEURE ACTUELLE."


Face au refus du régime de Faure Gnassingbé d’opérer les réformes constitutionnelles et institutionnelles la rue grogne depuis le 19 août au Togo. A l’appel de quatorze partis politiques de l’opposition dont l’Alliance Démocratique pour un Développement Intégral (ADDI) du Prof Aimé Gogué, des milliers de Togolais descendent dans la rue sur l’ensemble du territoire national pour réclamer entre autre le retour à la constitution de 1992 et le droit de vote pour les Togolais de la diaspora. Dans une interview exclusive que le Prof Aimé Gogué (Photo), président a accordé à notre rédaction, il revient sur les dernières manifestations des Togolais, et invite le gouvernement à entendre les cris de la population afin d’éviter le pire. Lisez plutôt !



Gapola.net : 19 août, 6 et 7 septembre, 4 et 5 octobre, et maintenant ? 
Prof Gogué: Les marches des 19 août, 6 et 7 septembre, 20 et 21 septembre puis 4 et 5 octobre 2017 ont permis de voir à quel point le peuple togolais a soif des réformes. Malheureusement nous faisons face à un autisme total habituel du Gouvernement aux cris de la population pour ces réformes.
Le nombre grandissant des manifestants depuis le début, surtout à Lomé, suggère que la population ne semble pas découragée. Nous espérons que le nombre grandissant des manifestants et l’implication de plus en plus grande de nouvelles localités, le Gouvernement mesurera l’ampleur réelle de la crise que nous traversons et saisira cette opportunité pour réaliser les réformes tant souhaitées par la majorité de la population togolaise.
L’expérience a montré que dans les autres pays, la société civile est la tête des luttes pour les réformes constitutionnelles : cas du Sénégal, du Burkina Faso et récemment du Mali. La faiblesse de la société civile au Togo fait que les partis politiques ont pris le leadership dans cette lutte citoyenne. Une plus grande implication des organisations de la société civile permettra de donner un second souffle plus puissant à la lutte.
Nous comptons intensifier les manifestations et espérons vivement que le Gouvernement prendra conscience de la nécessité impérieuse d’aller vers un consensus national sur les questions de l’heure.  

Gapola.net : Ne s'achemine-t-on pas vers une banalisation des marches? 
Prof Gogué: La banalisation, je ne pense pas. Car, comme nous le constatons, il est clair que les revendications actuelles transcendent les prétentions partisanes et revêtent le caractère d’intérêt général, d’où cette mobilisation. Lorsque la cause est importante, lorsqu’elle est juste, les Togolais sont prêts à manifester massivement.
Nous sommes cependant conscients d’un risque quant à l’issue de la crise, le risque d’une implosion sociale que personne ne souhaite à l’heure actuelle. Nous devons, chacun en ce qui le concerne (opposition et pouvoir), prendre les mesures idoines pour éviter à tout prix un tel état de chose. Mais la responsabilité incombe au Gouvernement qui s’obstine à ne pas voir la réalité en face. Il ne faut pas oublier les morts, les nombreux blessés ainsi que les Togolais qui ont été obligées de fuir le pays en raison des violences des forces de l’ordre notamment à Mango.
Le Gouvernement compte sur la lassitude des manifestants pour continuer sa lugubre marche vers le référendum. Il est évident qu’il n’est de l’intérêt de personne de poursuivre ces marches indéfiniment. Nous sommes conscients qu’elles doivent prendre fin un jour et nous l’espérons que le Gouvernement va se raviser le plus tôt possible à sursoir à son projet de referendum et prendre langue avec l’opposition autour d’un véritable consensus d’intérêt national.
Les tensions qu’il y a eu lors de la marche du 5 octobre à Lomé devraient attirer notre attention (le Gouvernement et l’opposition) sur la nervosité grandissante des manifestants. Cette nervosité vient du fait de la non prise en compte de leurs revendications. Et cette nervosité va s’agrandissant.
Il ne sert à rien de commencer à menacer les organisateurs des marches de poursuites comme l’a fait le Ministre de la Sécurité. Les déclarations du Ministre risquent d’envenimer la situation. La répression n’est pas aussi la réponse idoine à la situation. La cessation des marches à Mango par exemple ne doit pas être considérée comme une victoire du régime. C’est plutôt une honte « nationale ». Cette répression aveugle des forces de l’ordre ne fait qu’approfondir l’incompréhension entre les Togolais. Elle détériore la confiance que les Togolais ont en leur armée et forces de sécurité et de l’ordre. Les forces de l’ordre et de sécurité ne peuvent indéfiniment être au service d’un groupe d’individus, moins encore d’un individu qui ne se préoccupent pas de l’intérêt général et de l’unité nationale.

Gapola.net : Le départ de Faure Gnassingbé ne vous paraît-il pas être une revendication utopique ? 
Prof Gogué : Nous entendons bien ce que veut une grande partie de la population et de nos manifestants : le départ de Faure Gnassingbé. Nous disons que nous entendons. Etant leader nous devons mettre tout en œuvre pour répondre aux préoccupations du peuple. C’est pour cette raison que vous entendez certains leaders de partis politiques membres de la Coalition soutenir que le départ immédiat de Faure Gnassingbé est notre objectif. Mais en tant que leader nous avons la responsabilité non seulement de suivre la population mais d’agir dans  l’intérêt supérieur de la population. Aussi, tout est discutable. Et comme vous le savez dans le cadre d’un dialogue toutes les parties ont leurs prétentions. Mais la raison finit par gagner le cœur des uns et des autres pour qu’on aboutisse à des points consensuels si un tant soit peu les protagonistes sont sincères.
Si vous suivez très bien nos déclarations, le départ de Faure Gnassingbé, ne fait pas partie de nos revendications. Dans toutes nos manifestations, la Coalition (CAP 2015 - Groupe des Six – PNP - CAR et Santé du Peuple) revendique toujours et principalement le retour à la Constitution de 1992 dans sa version originelle, l’assainissement du cadre électoral avec le vote des Togolais de l’étranger, le déverrouillage des institutions, etc….
Il est évident qu’à la lumière des expériences passées, la mise en œuvre des réformes que nous souhaitons tous obtenir, ne saurait être de la responsabilité exclusive des personnalités d’UNIR et assimilées. C’est pour cette raison que nous pensons qu’il serait nécessaire de concevoir une transition avec un premier ministre disposant de pouvoir réel.

Gapola.net : La communauté internationale soutient le projet de référendum et appelle au dialogue. N'est-ce pas un soutien au pouvoir de Lomé et peut-être un pied de nez à l'opposition ? 
Prof Gogué: Nous avons été informés de l’invitation lancée par la Communauté internationale au Gouvernement togolais de fixer urgemment la date du référendum. Cette décision prise sans avoir discuté avec aucun membre de l’opposition, nous paraît pas idoine. En principe, dans un conflit opposant deux camps, une intervention ne peut être efficace que si les supposés médiateurs connaissent les préoccupations des parties prenantes à la crise.
L’UA n’a pas envoyé de représentants ici à notre connaissance. Nous savons cependant qu’avant la publication de ce fameux communiqué de la « communauté internationale », il devrait avoir une réunion du Groupe des Ambassadeurs africains accrédités au Togo le mardi 3 octobre en fin d’après-midi. Il est possible que ce soit ce Groupe qui ait agi au nom de l’UA. Malheureusement, je n’ai jamais été informé d’une rencontre préalable entre quelque membre de la Coalition que ce soit avec quel qu’ambassadeur africain accrédité au Togo que ce soit ; et je ne suis pas informé de la programmation d’une rencontre éventuelle entre ce Groupe et la Coalition. J’avais également appris l’arrivée à Lomé du Président de la Commission de la CEDEAO le mardi 3 octobre. A ma connaissance il n’a rencontré aucun des leaders de la Coalition. Nous sommes également au regret de vous dire que nous ne sommes pas au courant d’une réunion d’une instance de la CEDEAO pour discuter du problème actuel du Togo. La gravité de la situation ne nécessite-t-elle pas de telles réunions ou rencontres ?
Pensez-vous que cette méthode de travail, pour aider un pays à sortir d’une crise profonde comme celle dans laquelle se situe le Togo est sérieuse. Je ne crois pas que ce soit un pied de nez fait à l’opposition togolaise. C’est plutôt un pied de nez à la population togolaise toute entière. Savez-vous qu’aucun Président en exercice de la sous-région n’a fait officiellement de déclaration sur la situation togolaise ? Où en est-on avec la CEDEAO des peuples ?
Des actions diplomatiques sont dans notre programme d’actions et sont en cours de réalisation. Nous avons l’objectif de mieux expliqué la situation Togolaise à la Communauté internationale.
En fait, nous ne pensons pas qu’un référendum soit nécessaire pour que nous sortions de cette crise. Nous sommes convaincus qu’avec un peu d’effort de la part de nos compatriotes d’UNIR et du régime en place, nous sommes en mesure d’avoir un projet de loi de consensus pour la modification de la constitution.
Il est vrai que le référendum fait partie du jeu démocratique. Mais on ne doit en avoir recours qu’après l’échec des efforts de recherche de consensus entre les citoyens du pays. Quel est l’effort de recherche de consensus de la part du Gouvernement : le rejet des propositions d’amendements de l’opposition et ce en violation du règlement intérieur de notre Assemblée nationale ?
Pour ceux qui soutiennent l’idée de référendum, en connaissez-vous le coût ? Si l’on suppose avec l’ONU qu’une élection coûte environ $3 par électeur, avec le nombre d’électeurs que nous sommes, nous estimons ce coût à environ 5,5 milliards de FCFA !
Savez-vous ce avec ce que nous pourrons faire avec cette somme :
-          réduire la pression fiscale sur les petits commerçants qui sont victimes du harcèlement de l'OTR ; ou
-           subventionner largement le prix du carburant ; ou
-          construire une centaine de bâtiments scolaires ; ou
-          améliorer les plateaux techniques médicaux des CHU et CHR, etc.
Ayons pitié de cette population qui souffre tant et qui continue de souffrir. Voilà pourquoi, soucieux du bien-être des togolais et des togolaises, nous sommes favorable à un compromis politique qu'un référendum conflictuel et coûteux et qui de surcroît divisera davantage les togolais.
Au fait, le pays est-il prêt techniquement pour l’organisation d’un référendum : avec quel fichier électoral ; quel cadre électoral ? Etc.
Et pour quel résultat si on arrivait à l’organiser : un Togo plus divisé et plus instable ? Le Togo ne mérite – il pas mieux ?
Pour notre part, nous continuerons nos efforts pour que nous arrivions à un consensus pour éviter ce référendum. Nous espérons que nos compatriotes d’UNIR comprendrons que cela va dans l’intérêt du Togo.
Gapola.net : Entre une révolution à la burkinabé et un compromis politique, qu'est-ce qui selon vous est possible et plus efficace dans le cas du Togo ?
Prof Gogué: Sans hésiter, je vous répondrai qu’un compromis politique est meilleur. Pour nous de l’ADDI, un compromis politique qui permet de décrisper la situation sociopolitique, de consolider l'État de droit, d'améliorer le fonctionnement des institutions de gouvernance (Cours constitutionnelle, HAAC, cours des comptes, les organes de gestion des élections tel quel que la CENI, etc.) et surtout qui garantit la transparence des élections... me paraît meilleur qu'une révolution mal maîtrisée. Mais est-ce ce que veut le pouvoir ? Je l’espère bien de tout mon cœur. Paradoxalement, l’expérience que vit actuellement nos sœurs et frères du Burkina Faso, devrait nous inciter à rechercher ce compromis.

Interview réalisée par Thierry AFFANOUKOE


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