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19 janv. 2022

Sanctions contre le Mali : Apocalypse du système français ou genèse d’un Mali nouveau ?



Au cœur de tous les débats dans la sous-région, la situation du Mali préoccupe plus d’un. Et chacun y va de son commentaire. Cependant, pour comprendre l’empoignade qui oppose les nouvelles autorités maliennes et la CEDEAO, il urge de remonter le temps. Dans une approche scientifique, Dossou O. Olougbegnon, docteur en histoire à l’Université de Lomé et Komi Abalo, doctorant en cotutelle entre la France et le Canada lèvent le voile sur la situation malienne. Lisez-Plutôt !

Ce travail a été rendu particulièrement difficile du fait du secret qui entoure la situation géopolitique du Mali. Il n’est plus un secret pour personne que le Mali est au cœur de tous les débats de l’actualité des médias nationaux et internationaux, des organismes régionaux et sous régionaux et des réseaux sociaux où amateurs et professionnels analystes font et défont les informations. À l’instar de la plupart des pays de l’espace ouest-africain, le Mali actuel (hier Soudan français avec le Sénégal) a été une ancienne colonie française qui s’est, au prix de nombreuses et difficiles luttes, arraché sa souveraineté des mains de la France en 1960. Depuis lors jusqu’à nos jours, le chemin emprunté par le Mali semble se démarquer de celui des autres pays qui ont connu le même destin. D’où vient le problème malien et comment est-on arrivé à l’empoignade qui oppose la CEDEAO aux nouvelles autorités du Mali ? Ce développement succin vise à clarifier les origines du problème malien, les vraies raisons qui se cachent derrière les sanctions de la CEDEAO et passer au crible fin de l’analyse les conséquences de ces décisions aussi bien pour le Mali que pour l’avenir de l’organisation ouest-africaine qu’est la CEDEAO et dont il est membre fondateur.

I-           Origine du problème malien

Le Mali, tout comme les autres anciennes colonies françaises d’Afrique, a hérité et subi l’impérialisme colonial français. En 1960, l’accession du Mali à la souveraineté internationale lui permit certes de prendre en main son destin, mais la persistance du franc CFA demeura l’une des reliques qui le liaient à son passé colonial. Les nouvelles autorités du Mali indépendant ont très tôt compris qu’aucune souveraineté n’est possible sans une autonomie monétaire. Pour ce faire, le Mali, bien que conservant le français comme langue officielle,  quitte la zone franc CFA en 1962, soit deux années après son indépendance, pour la réintégrer en 1968. En effet, Modibo Keita[1], conscient de l’importance de la situation et des enjeux auxquels il se serait confronté s’il continuait d’accepter cette monnaie coloniale, décida de la réfuter et de battre sa propre monnaie. Ainsi, « L’histoire nous enseigne que le pouvoir politique s’accompagne toujours et nécessairement du droit de battre monnaie, que le pouvoir est inséparable et la souveraineté nationale, qu’il en est le complément indispensable, l’attribut essentiel. Pouvoir politique et pouvoir monétaire ne sont donc, à dire vrai, que les aspects complémentaires d’une seule et même réalité : la souveraineté nationale[2] » affirmait le président Modibo Keita le 30 juin 1962. Sa position n’avait pas vraiment évolué, puisque déjà en 1961, Modibo Kéita, premier président du Mali, affirmait devant le peuple malien : « Je proclame ma foi en l’avenir de notre République. Cette foi, nous la partagerons tous, j’en suis convaincu, car il ne peut en être autrement quand il s’agit d’un peuple qui a su garder son calme et sa dignité en des heures où d’autres les auraient perdus, qui a donné des preuves éclatantes de la fermeté de son caractère, qui a affirmé avec force sa patrie et qui, s’il le fallait, n’hésiterait pas à offrir ce à quoi les hommes tiennent le plus, leur vie, pour que vive et prospère un Mali libre dans une Afrique unie… ».  

Le désir de Modibo de sortir son pays du joug monétaire de la France, tout comme le désirait aussi son homologue du Togo indépendant, Sylvanus Olympio, était son cheval de lutte. Ainsi, il décida de mettre sur pied le franc malien en 1962. Nationaliste convaincu, Modibo aurait payé le prix de son combat contre le franc CFA par sa chute à travers le coup d’État orchestré contre lui par Moussa Traoré le 19 novembre 1968. De cet instant jusqu’au 16 mai 1977, date de son décès à Bamako dans des conditions non-éclairées jusqu’à nos jours, Modibo Kéita fut emprisonné à Kidal par le Comité militaire de libération nationale (CMLN) dirigé par Moussa Traoré. À cet effet, feu Me Yawovi Agboyibo, ancien homme politique du Togo, déclarait : « Aucune main ne liait la France à cet assassinat mais l’ambition de Modibo Kéita était trop grande pour avoir osé défier la France sur la question monétaire et d’oser battre sa propre monnaie : le franc malien [3]».

Depuis Moussa Traoré (1968 à 1991), en passant par Amadou Toumani Touré (1991 à 1992 puis de 2002 à 2007) jusqu’à Ibrahim Boubacar Kéïta (2013 à 2020, décédé ce  16 janvier 2022), les différents régimes ont évolué dans le giron français, mais la vie politique a connu de nombreux remous politiques. Le retour en force de la France au Mali ces dernières années a été impulsé par l’agrandissement de l’insécurité de 2012 avec la partition du pays entre plusieurs groupes rebelles dont la plupart sont arrivés de Lybie. Malgré la présence de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINISMA), appuyée par les forces militaires françaises, l’insécurité s’est métastasée et les populations menacées et tuées plus que jamais.

Dans le but de mettre un terme à ces exactions et dans sa volonté manifeste de reconquérir et d’exercer sa souveraineté, le peuple malien initie différents soulèvements populaires qui ont entraîné la chute du président IBK en 2020, alors qu’il venait d’entamer son deuxième mandat deux ans plus tôt. Le retour des militaires aux affaires politiques réorienta la girouette politique. La plus grande volonté des autorités de transition est certes de redonner au Mali sa grandeur et noblesse d’antan, mais aussi d’ancrer le problème malien au cœur de l’action gouvernemental. L’ambition des nouvelles autorités est d’amener le Mali à recouvrer sa quiétude et de recourir, s’il le faut, à d’autres partenaires afin de lutter efficacement contre les forces du mal. Cette action est mal perçue par les anciens partenaires du Mali, en l’occurrence la France qui voit ses intérêts menacés plus que jamais, d’où les différentes manœuvres machiavéliques pour contraindre les militaires à aller au bout de leurs ambitions. On peut se rendre facilement à l’évidence que la France s’est invitée dans le débat de la crise malienne pour perturber le cours des événements.

II-        Que cachent réellement ces sanctions de la CEDEAO contre le Mali ?

Alors que le récent coup de force au Tchad qui entraîna la mort du maréchal Idriss Déby Itno en avril 2021, vit la consécration de son fils, Général Mahamat Idriss Déby Itno, au pouvoir et applaudi par la France et la communauté internationale, l’on tire à boulet rouge sur les autorités de transition du Mali. En effet, depuis l’avènement des militaires au pouvoir, Paris met tout en œuvre pour forcer la main aux nouvelles autorités afin qu’elles organisent les élections et passer le pouvoir à un gouvernement civil. Lors de sa visite à Bamako le 20 septembre 2021, Florence Parly, la ministre des armées de France, rassure et signe que son pays resterait militairement présent au Mali où il s’est engagé depuis 2013. Cette volonté a été réitérée ce 14 janvier 2022 par le ministre français des affaires étrangères. Si l’objectif de départ était de lutter contre les djihadistes et de protéger les civils contre toute agression, pourquoi Paris percevrait-il mal le recours des autorités maliennes à d’autres partenaires et avertit Bamako « que l’implication du groupe Wagner au Mali est incompatible avec la présence militaire de la France et celle d’autres pays et organisations internationales sur le terrain ». Dans une déclaration à Paris, la ministre Parly affirmait que la France mettra tout en œuvre, y compris recourir à la CEDEAO et à l’UEMOA pour faire pression sur les autorités de la transition. Et nous-y sommes ! Ou est-ce une simple coïncidence ? 

Nous comprenons par-là que l’autorité de Paris en Afrique de l’Ouest est plus que jamais menacée si ce rêve malien devenait réalité. En réalité, la mise en embargo du Mali par la CEDEAO et l’UEMOA n’est qu’une simple mise en application de la déclaration de Parly dans le seul but d’asphyxier économiquement le Mali afin d’amener la population à s’insurger contre ses dirigeants actuels. Derrière tous ces brouhahas des Chefs d’État de la CEDEAO, la France veut faire comprendre aux autorités de la transition, et par-delà toute la CEDEAO, que le Mali reste sa propriété.

 

III-     IMPLICATIONS DE CETTE SANCTION À LA FOIS CONTRE LE MALI ET LA CEDEAO

Trois points essentiels peuvent nous amener à tirer au clair les perspectives de cette crise. Politiquement et militairement, la feuille de route de Modibo Keita risque de refaire surface, ce qui peut amener la France à perdre définitivement un État important de son ancien empire colonial. Aujourd’hui, la crise malienne devrait permettre à chacun de s’éloigner des préjugés faits sur l’espoir tant attendu de la France après les indépendances. Dans cette crise, la plupart confond ouverture d’esprit et abandon des valeurs. Il est parfois question de chercher à comprendre les dessous des mots aux maux subtilement utilisés pour camoufler aux esprits non-avertis certaines vérités. Heureusement que nos confrères russes et chinois ne sont pas trop bavards comme leurs homologues de l’OTAN. La présence de la Russie et de la Chine en Afrique ces dernières années est une forme de leçon aux pays occidentaux, et devrait aiguiser la conscience de l’Africain nouveau sur les nouvelles tendances de réorganisation sociétale. Depuis un temps, les relations entre Bamako et Paris ne sont plus au beau fixe. Une manifestation antipolitique française est régulièrement constatée sur le sol malien. Est-ce que la place des militaires se retrouverait seulement dans les casernes ? Les cas de Thomas Sankara, de Mobutu, de Gnassingbé Eyadema, de Mouammar Kadhafi et de Paul Kagame, entre autres, tous d’abord et avant tout militaires, qui ont réussi à gouverner efficacement leurs différents pays. Que serait aujourd’hui le Ghana sans le long redressement de Jerry Rawlings ? La situation politique du Mali paraît très claire, les autorités de la transition vont soit chercher à s’enraciner au pouvoir, soit jetteront les bases d’un Mali nouveau affranchi de toute tutelle de la CEDEAO, de l’UEMOA et surtout de la France. Ne perdons pas de vue. La France, dans cette crise, a envoyé une résolution à l’ONU afin que celle-ci s’aligne derrière la décision de la CEDEAO. Cependant, la Chine et la Russie ont opposé leur véto. Les sanctions de la CEDEAO concernent la fermeture des frontières du Mali et du gel de ses comptes et avoirs auprès de l’UEMOA, y compris le refus des transactions monétaires du Mali et vers le Mali, ressemblent à des mesures criminelles qui, au lieu de contribuer à faire plier les gouvernants, créent une psychose auprès des pauvres populations déjà meurtries par dix ans de guères occasionnées par la déstabilisation de la Lybie. Le Mali peut profiter de cette opportunité de crise pour parachever son indépendance.

Au plan économique, la sanction de la CEDEAO sera ressentie au Mali et dans les autres pays membres de la Communauté. En effet, le Mali est un grand consommateur des produits de la sous-région, ce qui entrainera une mévente des produits (riz, sucre, ciment, pétrole, médicaments…) que le Mali importe et un déséquilibre économique total au sein des pays de la zone CEDEAO. En revanche, on notera la flambée des produits que le Mali exporte vers les autres État, en l’occurrence les animaux vivants, l’or, etc. En réalité, en mettant le Mali dos au mur, la CEDEAO se tire aussi une balle au pied, car les citoyens des autres pays présents au Mali ne peuvent pas non plus sortir de cet espace. Au lendemain de la fermeture des frontières par la CEDEAO, le Mali a riposté également en fermant à son tour ses frontières sur tous les plans. En outre, les ressortissants français du Mali ne peuvent eux non plus sortir du territoire ; alors il revient de comprendre que l’annulation du vol Air France pénalise tout le monde. Quand on refuse le transfert vers le Mali, ce n’est pas la junte qu’on punit mais le bas peuple. Cette décision de la CEDEAO est une mesure suicidaire et irréfléchie, car les transactions vers le Mali ne servent pas à payer les salaires des fonctionnaires. On peut comprendre que le gel des avoirs du Mali à la BCEAO mettrait en difficulté le gouvernement de la transition, mais là aussi le contexte particulier du Mali et celui international lié à la crise sanitaire COVID-19 ne devraient justifier de telles sanctions. Nos dirigeants ont une mémoire courte. Ont-ils oublié en quelle monnaie la France paie toujours ses anciens élèves zélés (Mobutu du Zaïre, Compaoré du Burkina, Bokassa de la Centrafrique, entre autres) lorsque ces derniers ne sont plus en mesure d’assouvir ses intérêts ? À quoi servirait le panafricanisme si les autres pays ouest-africains ne peuvent pas faire front commun pour vaincre l’impérialisme français, comme l’a tant prôné le président Laurent Gbagbo ?

Pendant que les autres compagnies africaines telles que Asky, Air Sénégal, Air Burkina ont interrompu leurs services vers le Mali, la France a repassé secrètement un nouvel accord pour obtenir la reprise des vols de Air France sur Bamako ce 13 janvier 2022, alors qu’elle avait, quatre jours plus tôt, décidé de la cessation des services de sa compagnie vers le Mali. Qui trompe qui ? C’est à en croire que la France est capable de tout s’il s’agit de protéger ses intérêts dans un pays dont on critique le gouvernement et qu’on qualifie d’insécurité. Nous devons comprendre que la France est capable de sortir par la porte le jour au vu et au su de tous, mais y revenir clandestinement dans la nuit noire par la fenêtre.

Les Chefs d’État de la CEDEAO oublient qu’en dehors de leur frontière, le Mali peut se tourner vers l’Algérie (qui est déjà favorable) et la Mauritanie (qui ne s’est pas encore formellement prononcée), y compris la Guinée de Sekou Touré qui a réfuté en bloc les sanctions de la CEDEAO, pour soulager un tant soit peu l’agonie de son peuple (voir la carte ci-dessous).




Sur le plan social et sécuritaire, le gigantesque soulèvement du peuple malien ce 14 janvier reste une véritable démonstration de force du peuple qui est uni comme un seul homme derrière ses dirigeants. Il confortera aussi les nouvelles autorités dans leur choix afin de redonner au peuple malien son honneur longtemps trainé dans la boue par les vassaux de la France. L’entrée en jeu de nouveaux partenaires (entre autres la Chine, la Turquie et l’Iran, alliés inconditionnels de la Russie dont les instructeurs militaires agissent déjà sur le terrain bamakois) du Mali doivent amener Paris et ses soutiens à réviser leur copie. Si l’objectif de la France au Mali est de riposter contre les Djihadistes, en quoi la présence WAGNER et autres partenaires troublerait-il le someil de l’Elysée ? Le monde ne sera plus jamais comme avant avec la position géostratégique et militaire qu’occupent la Chine et la Russie aujourd’hui.

En guise de conclusion à nos propos, nous nous demandons si la CEDEAO elle-même, de par ses agissement à géométrie variable, jouit d’une crédibilité lui permettant de sanctionner le Mali ? Nous trouvons au sein de cette institution, des Chefs d’Etat qui ont plusieurs fois perpétré à la fois des coups d’État constitutinnels et électoraux en violation des lois fondamentales de leur pays et dans le seul but de se maintenir au pouvoir. Où était la CEDEAO quand Alassane Ouattara et Alpha Condé violaient la Constitution pour s’attribuer un troisième mandat et réprimaient dans le sang les manifestants dans leur pays respectif ? Et même Ouattara veut donner une notion de démocratie à Assimi Goïta qui a entendu et volé au secours de son peuple qui croupit sous le joug de l’échec de gouvernance du président IBK pourtant élu à la suite d’une élection régulière ! Il est temps que les Chefs d’Etat africains agissent en faveur de leurs peuples qui les portent au pouvoir et cessent d’être des marionnettes à la solde de Paris qui n’a pourtant pas d’amis, mais des intérêts. Un adage africain nous le dit bien : « Lorsque la mainson du voisin brûle, il faut l’aider à éteindre les flammes, sinon la tienne n’est pas loin du danger ».

Dossou O. OLOUGBEGNON, Docteur en Histoire à l’Université de Lomé  Et Komi ABALO, doctorant en cotutelle entre la France et le Canada

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[1] Modibo Keita fut le premier Président la République du Mali du 23 septembre 1960 au 19 novembre 1968.

[2] Extrait du discours du premier président du Mali, Modibo Keïta, le 30 Juin 1962.

[3]  Feu Mr Yawovi AGBOYIBOR, homme politique et ex-Premier ministre du Togo du 20 septembre 2006 au 6 décembre 2007, entretien du 22 avril 2018 à son domicile à Lomé.

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