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3 mars 2022

Retrait des forces françaises du Mali et extension du djihadisme vers les pays du Golfe de Guinée : Un autre agenda de la France ?



L’escalade des tensions entre la France et le Mali n’arrange pas la lutte contre le terrorisme dans la sous-région. Ces derniers jours, l’on assiste à une propension des actes terroristes dans les pays du Golfe de Guinée. Pourrait-on établir un lien entre le retrait des troupes françaises du Mali et l’expansion de l’insécurité ? Par des analyses scientifiques basées sur des faits, Dossou O. Olougbenon, docteur en Histoire à l’Université de Lomé et Komi Abalo, doctorant en cotutelle entre la France et le Canada apportent des éléments de réponses. Lisez plutôt ! 

 

Les relations franco-africaines sont à l’épreuve de nombreux enjeux géopolitiques et géostratégiques. Aujourd’hui, comme aux premières heures des indépendances, le Mali est au cœur de l’actualité africaine et internationale. Depuis la décision des nouvelles autorités de transition à inscrire le problème de l’insécurité au centre de leurs actions, la tension s’est envenimée entre la France et le Mali. Le pique des escalades a amené les autorités de transition à demander la révision des accords militaires liant les deux pays, mais les différentes déclarations des autorités françaises ont poussé Bamako à expulser l’ambassadeur français du Mali. La poursuite de ce bras de fer contraint Paris à décider le retrait de ses troupes des différents sites du Mali. Et comme par hasard depuis les tensions entre Paris et Bamako, les mouvements terroristes ont commencé à se répandre comme une poudre dans l’air vers les pays du Golfe de Guinée. Quel lien pourrons-nous établir alors entre le retrait des troupes françaises du Mali et l’expansion de l’insécurité vers les autres régions côtières de la CEDEAO ? 

 

La France au Mali depuis 2013 : Du héros à zéro

 

L’enjeu géostratégique qui prévaut au Mali aujourd’hui mérite une petite incursion dans le passé afin de comprendre les tentacules contre ce pays, le digne pays de Soundiata Keïta. Rappelons que la situation dont est victime le Mali est la résultante directe des actions de déstabilisation et de destruction de la Libye de Kadhafi en 2011 par la France et ses alliés de l’OTAN. Pour neutraliser le guide libyen, la France et les autres partenaires occidentaux ont armé et entraîné une partie de son peuple. Pour renverser ce pouvoir, ceci dans l’indifférence totale de l’UA, les rebelles ont été appuyés dans leur combat par les forces occidentales ; ce qui a conduit à l’assassinat de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2011. Après la neutralisation de ce dernier, ces rebelles lourdement armés, sont prénommés désormais djihadistes par ces mêmes puissances occidentales qui les ont armés. Ces forces de la terreur, dans leur essaimage, vont arriver au Sahel, plus précisément au nord du Mali. À juste titre, feu Idriss Déby Itno disait que la France a fait le ménage en Libye, mais elle a oublié de faire le service après-vente. La présence des troupes françaises au Mali devrait être beaucoup plus dans une dynamique de correction de ses erreurs en Lybie que de se prendre pour le sauveur du Mali, comme nous l’enchantent les médias internationaux à longueur de journée.

 

Le chaos qui survint de cette désintégration de la Libye occasionna l’arrivée des groupes armés[1] au Sahel dont est victime le Mali. L’impuissance de l’armée malienne devant l’avancée fulgurante des groupes terroristes vers Bamako obligea ses autorités d’alors à demander un appui aérien de l’armée française afin que l’armée malienne puisse repousser au sol l’offensive de ces groupes armés, il n’était pas question des troupes françaises au sol. Par ailleurs, cet appui aiderait Bamako à reconquérir l’entièreté du territoire national et permettrait à l’administration d’être présente à tous les niveaux du territoire. Voilà comment, à travers l’opération serval et Epervier, la France débarqua au Mali en janvier 2013. Le but de cette intervention était aussi de protéger les quelques 5000 Français vivant au Mali. Le président Holland qui engagea la France dans cette aventure soulignait très bien à l’époque que la France n’avait pas vocation à rester au Mali.

 

L’intervention française aux côtés des forces de défense maliennes a tout de même permis la mise en déroute des rebelles dans un premier temps. Leur avancée a été certes stoppée, sauf que la gangrène que constituaient les mouvements d’autodétermination et religieux n’était pas pour autant enrayée. Les premières victoires de la lutte conjointe des Français et Maliens n’ont pas véritablement atteint leurs objectifs, puisque l’autorité de l’Etat n’a jamais été restaurée sur toute l’étendue du territoire et l’insécurité s’est aussi métastasée au-delà du territoire malien, embrasant principalement le Niger et le Burkina Faso. Huit ans après, les résultats escomptés de Barkhane n’ont pas toujours été au rendez-vous. La situation sécuritaire du Mali s’est plus que jamais fragilisée. Cette incapacité notoire de l’armée française à remplir son cahier de charge et a contribué davantage à la dégradation de l’univers politique du Mali, provoquant de nombreuses crises à l’interne. Cette donne, face à laquelle le gouvernement d’Ibrahim Boubakar Kéïta tardait à répondre efficacement, obligea l’armée, sous la houlette d’Assimi Goïta, à prendre ses responsabilités afin de sauver le Mali d’un probable enrayement de la carte d’Afrique.

 

La détermination des nouvelles autorités maliennes à lutter efficacement contre les djihadistes ne semble être du goût de Paris, qui paraît disposer d’un autre agenda caché derrière son engagement au Sahel. Cette décision, qui amena Bamako à recourir aux autres partenaires, provoqua des nombreuses escalades entre les deux États. Les nombreux épisodes de cette crise (les propos outragés des autorités français à l’encontre des dirigeants maliens qu’elles qualifient d’illégitimes, la demande de la révision des accords militaires avec la France par le gouvernement malien, le renvoi de l’ambassadeur français du Mali, entre autres) obligent la France à acter le retrait de ses forces "d’occupation" (barkhane et Takouba) du territoire malien. Malgré l’espoir qu’elle a suscité à ses débuts, l’arrivée de l’armée française s’est soldée par un constat d’échec, même si l’orgueil de la France l’empêche de le reconnaître.

 

 

Quelle coïncidence entre la fin de l’opération Barkhane et la propagation du terrorisme vers les pays du Golfe de Guinée

 

L'évolution du djihadisme vers les pays du Golfe de Guinée a connu une accélération depuis août 2020 à la suite du renversement du régime de Ibrahim Boubacar Keïta par les autorités actuelles du Mali. Cette nouvelle actualité a été au cœur des discussions au Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique tenu le 7 décembre 2021. Non seulement la région du Sahel est toujours fortement touchée par les violences des djihadistes, mais celles-ci gagnent encore plus du terrain sur les pays voisins : la Côte d'Ivoire, le Bénin et le Togo. Ce phénomène risque de se poursuivre et pose un réel défi urgent aux gouvernements de ces pays. En effet, de l’analyse du général de Brigade Michel Delpit à la tête des éléments français au Sénégal, cette poussée « se traduit depuis maintenant plusieurs mois par des affrontements armés dans le nord de la Côte d'Ivoire et depuis quelques jours par les premiers affrontements avec les forces armées béninoises ». Cette réalité devient beaucoup plus inquiétante. Par ailleurs, l’attaque dans la nuit du 9 au 10 novembre 2021 dans le Kpendjal au nord du Togo renforça cette hypothèse. Ce qui est curieux du point de vue de notre analyse, cette menace s’est intensifiée depuis que l’avenir des forces françaises est devenu critique au Mali. Est-ce une simple coïncidence ou la France et ses partenaires planifient d’autres stratégies qui puissent leur permettre de se redéployer dans les autres pays une fois leur retrait devenu effectif du Mali ? De notre point de vue, même s’il n’y a pas d’éléments concrets qui puissent nous permettre d’étayer cette assertion, notre lecture des faits peut néanmoins nous amener à établir un lien entre le retrait de Barkhane et la délocalisation de l’insécurité dans la région ouest-africaine. Nous fondons notre raisonnement sur les points suivants :

 

Le refus de la France de quitter le Sahel

 

L’obstination de la France à quitter le Sahel malgré son échec au Mali indique que la lutte contre le terrorisme est loin d’être le seul mobile qui justifie la présence de son armée dans cette partie du monde. En effet, la France semble trahir ses intentions en refusant de continuer son action si les autorités maliennes recouraient à d’autres partenaires, notamment les Russes. Cette position nous amène à nous demander si la France était vraiment là pour lutter contre les terroristes. Auquel cas, l’arrivée d’autres partenaires pour la même cause ne l’aurait en rien dérangé. Par ailleurs, pourquoi elle ne cherche pas à quitter le Sahel et renégocie un redéploiement dans les autres pays du Sahel, tout en sachant pertinemment que ses stratégies depuis neuf ans n’ont guère empêché le terroriste de se multiplier ? L’agenda est clair, la France ne veut laisser aucune portion de son pré-carré à une autre quelconque puissance.

 

Les non-dits de l’intervention française au Mali

 

Derrière le projet de lutte contre le terrorisme au Mali se cache la réelle volonté de Paris à contrôler les ressources du Sahel. En effet, l’intervention des Français au Sahel vise à protéger avant tout les grandes sociétés françaises opérant dans cette région : AREVA au Niger et TOTAL en Mauritanie. Un de nos interlocuteurs au Mali (qui requiert l’anonymat) trouve même que les vrais terroristes que combat la France au Sahel sont les ressources de ce pays. Cela sous-entend que la présence française dans le nord du sahel, dont elle a interdit l’accès de certaines parties à l’armée malienne, n’est pas justifiée par la lutte contre les djihadistes, mais elle est tributaire de la quête d’exploitation économique du nord Mali qui regorge d’important minerais, tels que l’or, le calcaire, le phosphate, etc...

 

La volonté de Paris à étaler son implantation dans les pays du Golfe de Guinée

 

Aujourd’hui, la volonté de Paris est plus que manifeste : installer une base militaire au Nord du Bénin et du Togo, sans oublier son importante base en Côte d’Ivoire depuis les années d’indépendance. En effet, depuis neuf ans, la lutte contre le terrorisme constitue le principal motif de la présence française au Sahel. Sans l’exportation de cette insécurité, de quel autre argument avancerait la France pour imposer l’installation de ses bases vers les pays du Golfe de Guinée ? Nous pensons bien que l’insécurité reste l’argument le plus probant à faire valoir à cet effet ; et à quel prix ?

 

Le retrait des troupes françaises : Le début d’une rupture éternelle ?

 

Dans la situation qui prévaut actuellement au Mali, les médias occidentaux font et défont les informations et ignorent complètement les aspirations endogènes du vaillant peuple malien. Passer une semaine dans un hôtel à Bamako ne peut pas permettre de comprendre dans le fond la situation géopolitique d’un peuple qui court depuis des générations. Le Mali est un État souverain et ne demande pas de l’aumône aux pays occidentaux en l’occurrence la France. Aussi longtemps que cette crise perdura et tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les récits de la chasse tourneront toujours à l’avantage des chasseurs, pour reprendre les expressions de Chinua Achebe. À un moment de l’histoire, la France a su montrer ses forces, mais aussi ses limites en Afrique, surtout en ce qui concerne sa relation avec ses ex-colonies françaises.

 

Dans les années 90, François Mitterrand pensait donner un nouvel élan à la collaboration franco-africaine lorsqu’il affirmait le 20 juin 1990 à La Baule : « Enfin, on respire, enfin on espère, parce que la démocratie est un principe universel. Mais il ne faut pas oublier les différences de structures, de civilisations, de traditions, de mœurs. Il est impossible de proposer un système tout fait. La France n’a pas à dicter je ne sais quelle loi constitutionnelle qui s’imposerait de facto à l’ensemble de peuples qui ont leur propre conscience et leur propre histoire et qui doivent savoir comment se diriger vers le principe universel qu’est la démocratie. Et il n’y a pas trente-six chemins vers la démocratie ». Aujourd’hui, la République du Mali est mise au banc des accusés, parce que les nouvelles autorités dérogent aux règles démocratiques voulues par la France et la CEDEAO. Pourtant, nous savons tous que la guerre que l’Occident a livré à Kadhafi n’avait aucun rapport avec les questions des droits de l’homme ni la démocratie. Mais c’était le seul prétexte pour prétendre aider le peuple libyen à choisir librement et démocratiquement ses dirigeants. Une personne raisonnable ne pouvait s’inscrire en faux contre ces deux idéaux si les médias occidentaux n’en faisaient une surenchère.

 

La France ne serait pas contrainte au retrait de ses troupes si Monsieur Yves Le Drian et Madame Parly savaient tenir leur langue. Sur ce, la France devrait d’abord faire le ménage dans sa sphère politique intérieure avant de penser donner une leçon de démocratie et de moral aux autres. Les propos des autorités françaises, Emmanuel Macron en tête, ont poussé le Mali à sortir des sentiers battus pour siffler la fin des invectives de ses partenaires français. Aujourd’hui, la France met en avant la vie des 53 militaires français tombés comme argument pour traiter les autorités maliennes de mauvaise foi. Quelle amnésie ? Plus de 15000 Africains y compris les Maliens sont tombés aux fronts lors de la Deuxième Guerre mondiale pour sauver la France des griefs de l’Allemagne hitlérienne sans compter ceux de la Première Guerre mondiale. Aimé Césaire en son temps ne disait-il pas que le malheur de l’Afrique a commencé le jour où elle a croisé la France sur son chemin ?

 

Pour une fois, la leçon de démocratie que l’Élysée et ses partenaires européens veulent donner au Mali n’a pas produit les effets attendus. De tout temps d’ailleurs, la France ne tarde point à donner son quitus à tout gouvernement acquis à sa cause, quelles que soient les conditions de son accession au pouvoir, comme c’est le cas présentement au Tchad. Le fils de Mahamat Idriss Déby Itno, qui accéda au pouvoir à la suite de la mort de son père, en violation totale des règles constitutionnelles, a été bien consacré par le président Emmanuel Macron. Il jouit de toute légitimité aux yeux de la France et de la Communauté internationale. Au même moment le digne fils de Mansa Moussa, Assimi Goïta, est traité de junte, parce qu’il a choisi de travailler pour le bien de son peuple. C’est simplement deux poids deux mesures !

 

Le divorce de la France du Mali permettra à ce dernier de mieux renforcer sa coopération militaire avec d’autres partenaires de son choix. Les autorités doivent redoubler de vigilance contre les potentiels espions de la France qui chercheront à tout prix à torpiller par tous les moyens à la feuille de route que le gouvernement de la transition projetterait de mettre en place, à l’exemple de l’opération « persil[2] » dont a été victime la Guinée de Sékou Touré. Tel a été le cas aussi de Modibo Keita en Mai 1968 lorsqu’il affirmait : « J’ai chassé le colonialisme de chez moi mais il continue de roder autour de nous. Il risque de revenir un jour avec l’aide d’un mauvais fils du pays ». La même année, il fut déposé et la France fit son retour triomphal sur le territoire.

 

Étant donné que la France ne quitte pas le Sahel, la présence massive de ses bases militaires en Afrique de l’Ouest et son ingérence dans les affaires internes des États membres de la CEDEAO sera un facteur que le Mali doit prendre au sérieux. Pourquoi attendre jusqu’à 6 mois avant de vouloir quitter le Mali, alors que les autorités maliennes exigent leur retrait immédiat ? L’entêtement de la France qui cherche à quitter "en bon ordre" selon les déclarations de Macron peut contribuer davantage à son humiliation et elle court le risque de sortir définitivement du Mali par la petite porte. Même si le ridicule ne tue pas, il rend quand même ridicule, et la France a tout intérêt à sauver le peu d’honneur qui lui reste.

 

Aujourd’hui plus que jamais, l’avenir des relations entre la France et ses anciennes colonies mérite une contextualisation. Cette relation souffre d’énorme crédibilité. L’échec de la France qui provoque la rupture de son partenariat avec le Mali en est une illustration. La montée en puissance de l’insécurité au Sahel et dans le Golfe de Guinée semble être indissociable du retrait de la France du Mali. La volonté de la France à rester à tout prix au Sahel prouve que l’insécurité reste le seul fonds de commerce qui puisse lui permettre de continuer à piller les ressources de la région. Tout compte fait, les autorités maliennes ont prouvé leur cohérence et maturité en poussant, sans coup férir, la France en dehors de leur mur. En annonçant le départ de ses forces et de celles européennes de façon unilatérale, la France a permis aux autorités de transition à rompre tous les accords signés par le gouvernement IBK. Les autres pays du Sahel et du Golfe de Guinée ont tout intérêt à tirer les leçons de l’expérience du Mali avant de chercher à accueillir les troupes françaises sur leur territoire.

 

Dossou O. OLOUGBEGNON, docteur en Histoire à l’Université de Lomé Et Komi ABALO, doctorant en cotutelle entre la France et le Canada



[1] Les rebelles Touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azawad et le mouvement salafiste Ansar Dine

[2] L’objectif de cette opération au-delà de renverser l’homme fort de la Guinée qui a tendance à se tourner vers le monde communiste, visait également à faire couler la Guinée économiquement par l’inflation et la crédibilité de la nouvelle monnaie du franc malien en inondant le pays de la fausse monnaie.

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